Faire sortir le zouave Rabany de l'oubli

Dimanche 26 juillet 2026

La Montagne, Jean-Baptiste Botella

Ces œuvres ont des caractéristiques stylistiques proches des monolithes de l'île de Pâques, en Polynésie.
Un chapiteau au sein de l'église de la commune a été restauré par Antoine Rabany.

C'est depuis son village de Chambon-sur-Lac qu'Antoine Rabany, surnommé le Zouave, a confectionné des dizaines de statuettes avec de la pierre locale. Des œuvres, aujourd'hui considérées comme des pièces majeures de l'art brut, qui se vendent des milliers d'euros aux enchères.

Même ses célèbres statuettes ne portent pas son nom. Et pourtant après de longues années d'incertitudes et des hypothèses toutes plus loufoques les unes que les autres l'origine des « Barbus Müller » a été mise au jour en 2017 par Bruno Montpied. Spécialiste de l'art singulier il a retrouvé des images anciennes où des statuettes semblables aux « Barbus Müller » sont disposées chez un cultivateur de Chambon-sur-Lac : Antoine Rabany.
À l'aide de photos Montpied réussit à déterminer l'époque des créations au début du XX e siècle. Tout en identifiant une petite centaine d'exemplaires de statuettes.

De l'art brut né au Chambon

Mais alors comment expliquer que ces créations réalisées au pied du Sancy soient devenues des oeuvres d'art prisées partout sur le globe ? On le doit à Josef Müller un important collectionneur suisse qui s'intéressant à des créations originales fait l'acquisition de plusieurs oeuvres sculptées dans du granit ou de la pierre volcanique chez un antiquaire parisien en 1939.
À la fin de la Seconde Guerre mondiale l'artiste Jean Dubuffet très intéressé par l'art brut - forme où tout le monde peut créer à l'opposé de l'art élitiste - découvre ces bustes et têtes dont on ne connaissait pas l'origine. Il les baptise les « Barbus Müller » en référence au collectionneur suisse mais aussi « au regard du corpus la plupart des sculptures étaient barbues il a imposé ce terme » avance Brice Langlois commissaire-priseur au sein de la Maison Rouillac qui a vendu aux enchères en novembre 2024 pour le compte d'un collectionneur privé la statuette numéro 59 pour la somme de 32.240 €.

Un exemplaire vendu plus de 58 000 € aux enchères

Quelques mois plus tard en juin 2025 deux nouvelles statuettes sont parties lors d'une nouvelle vente aux enchères : pour 24.800 € et 58.280 €. Le Museum of Everything de Londres remportant l'enchère la plus élevée après une joute avec le musée Roger-Quilliot de Clermont-Ferrand.
Aujourd'hui les oeuvres de Rabany qui présentent des caractéristiques physiques très identifiables (elles mesurent entre 40 et 70 cm affichent des traits marqués avec arcades sourcilières saillantes des yeux globuleux des pommettes hautes et des lèvres lippues) se trouvent dans plusieurs collections privées et publiques à travers le monde comme à l'American Folk Art Museum de New York. Plusieurs exemplaires sont aussi exposés au sein du musée Barbier-Mueller de Genève. Alors qu'il est également possible d'apercevoir une pièce au Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou à Paris ou encore au Musée d'art moderne de Lille.

Plusieurs traces à découvrir à Chambon-sur-Lac

Et à Chambon-sur-Lac ? À ce jour il ne semblerait qu'aucun « Barbu Müller » n'ait été trouvé dans le village. Outre une cabane de vente de statuettes située le long de la D996 que l'on peut visiter librement quelques traces subsistent dans le centre bourg.
Déjà au sein de l'église. Si le tympan situé au-dessus du porche affiche des figurines ressemblantes aux Barbus de Rabany aucune trace n'indique que ce serait une restauration de l'artiste. Au contraire d'un chapiteau refait « au ciment » par l'autodidacte.
Plus loin on retrouve sur la façade d'une maison rue de l'Union un visage avec des yeux globuleux et de grosses lèvres qui ne laisse pas de place aux doutes. Un espace qui aurait d'ailleurs pu abriter l'atelier du Zouave.
Enfin si le cimetière accueille bien une tombe où le nom Rabany est gravé difficile d'assurer que l'enfant du Chambon est bien enterré ici.
Fort de ces éléments plusieurs visites sur les pas de Rabany ont été proposées ces derniers mois.
Mais l'histoire de Rabany avec le Chambon ne fait que (re)commencer. La commune souhaite aménager un espace qui à la fois rende hommage à l'artiste et à son environnement. « On travaille pour connaître encore plus le personnage. Notre but est de valoriser cet artiste. Après avoir rénové la cabane où il vendait ses œuvres on veut créer un espace Rabany. Le but sera de parler du personnage de ses statuettes mais aussi du Chambon et de tout ce qu'il y a autour » détaille Emmanuel Labasse maire de Chambon-sur-Lac. Avec une volonté claire : redonner ses lettres de noblesse à un enfant du pays.

Antoine Rabany, un artiste qui s'ignorait

Antoine Rabany est né en 1844 à Chambon-sur-Lac. Durant plusieurs années, il se serait engagé dans l'Armée et aurait participé à des campagnes en Égypte. De ce passé de militaire, il a tiré son surnom de « Zouave ». De retour au pays, il s'installera comme cultivateur. Spécialiste de l'art brut, Bruno Montpied trouvera une description physique de Rabany sur son registre militaire, qu'il a détaillée dans Le Journal des arts : « Cheveux et sourcils : châtain clair; yeux : gris bleu ; bouche : moyenne ; menton : rond ; taille : 1,68 m ; visage : ovale ; ne sait ni lire ni écrire. » Rabany aurait commencé la création de statuettes au début des années 1900, sans que l'on ne connaisse sa motivation. L'artiste autodidacte aurait ensuite exposé ses œuvres en bord de route (aujourd'hui la D996) près d'une petite cabane en chaume. Avant de vendre ses créations avec de la pierre locale pour quelques pièces aux touristes et curistes qui empruntaient cette route très fréquentée. II est difficile de connaître l'ampleur de la production d'Antoine Rabany, même si les experts l'estiment à une centaine de pièces. L'auvergnat décédera en 1919. Ses petites-filles feront alors le choix de céder le restant de ses créations pour une bouchée de pain.

Souvenirs et photos. La municipalité de Chambon-sur-Lac est à la recherche de clichés photographiques des créations ou d'éléments comprenant Antoine Rabany. Renseignements au 04.73.88.61.21 ou chambon@sancy.com
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