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Wyrsch, un peintre portraitiste témoin de son temps, en Suisse comme à Besançon

Jeudi 12 février 2026

La Gazette Drouot, Philippe Dufour

Johann Melchior Wyrsch , La Famille de Mollans dans leur salon de leur hôtel de Besançon, 1773, canvas, 153 x 184 cm./ 60.23x 72.44 in. Cheverny, June 7, 2009, Rouillac OVV, 21st Garden Party Sale. M. Millet. Sold for: €90,000

In the year 2025, the reappearance of several paintings by the great Swiss portraitist sounded like an invitation to retrace his long and dual career as artist and teacher.

Moins connu du grand public que ses deux plus illustres compatriotes, Jean-Étienne Liotard et Johann Heinrich Füssli, le peintre Johann Melchior Wyrsch ne cesse de surprendre les collectionneurs à chacune de ses apparitions en salle de ventes. Ce fut le cas à plusieurs reprises l’année dernière, où un élégant Portrait de femme au chapeau portant un col de fourrure, toile des années 1780, décrochait 20 320 € le samedi 21 juin, sous le marteau de Kâ-Mondo à Beaujeu. Quelques mois plus tard, le 16 novembre, une paire d’œuvres intitulées Portraits d’Hugues Moutrille et de son épouse Jeanne Claude Moutrille, née Colin, datée 1776, remportait 10 128 € chez Ivoire - Hôtel des ventes de Besançon, Me Renoud-Grappin. On citera encore, à la date du 24 novembre, une enchère de 6 500 € inscrite chez Daguerre à Drouot pour un solennel Portrait de Claude-Irénée Perreney de Grosbois (1756-1840), daté de 1779 – premier président au Parlement de Franche-Comté. Quatre œuvres qui possèdent cette qualité toute helvétique caractérisant le travail de Wyrsch et le rend si désirable : un réalisme sans concession, loin d’une certaine idéalisation que le peintre reprocha toujours – selon ses biographes – à l’art du portrait à la française… « Tout nous fait un devoir de remettre cet artiste en lumière : ses talents supérieurs, les services qu’il a rendus à l’enseignement de son art, la fécondité de son pinceau… » Par ces mots, l’historien Francis Wey (1812-1882) saluait la mémoire de Wyrsch lors d’une séance de la Société d’émulation du Doubs le 10 novembre 1860, où il retraçait la vie bien remplie du peintre.

Les années d’apprentissage du jeune peintre

Celle-ci débute à Buochs, bourgade du canton de Nidwald, le 21 août 1732, dans le foyer de Balthasar Franz Xaver, cultivateur et bailli. L’enfant est placé en apprentissage à 13 ans chez le peintre Johann Michael Suter à Lucerne. Puis, sur le chantier de l’église abbatiale d’Einsiedeln, son confrère Franz Anton Kraus enseigne au jeune Wyrsch les principes baroques du grand art religieux. Cependant, il lui manque encore l’étape indispensable à tout apprenti peintre du temps : le voyage en Italie. Ce fut chose faite en 1753, quand il entre dans l’atelier de Gaetano Lapis à Rome, avant de se perfectionner à l’Académie de France sous la férule de son directeur d’alors, Charles-Joseph Natoire. Enfin, ce tour initiatique s’achèvera par un séjour à Naples, en compagnie de son ami Luc Breton, un sculpteur franc-comtois. Fort d’une solide formation artistique, notre débutant décide de rentrer en Suisse pour exercer son art. S’il commence à travailler à Zurich autour de 1755, il devra parcourir, lors de la décennie suivante, le centre de la Suisse, de Lucerne à Soleure, pour décrocher auprès des congrégations et des sanctuaires des commandes de tableaux religieux, domaine dans lequel il excellera également sa vie entière. Mais très vite Wyrsch se fait surtout remarquer pour ses talents de portraitiste, immortalisant sur la toile une clientèle grandissante de patriciens, de landammanns (premiers magistrats), d’ecclésiastiques ou de dames de l’aristocratie helvétique.

Portraitiste de la société bisontine

Comme certains de ses confrères, c’est hors des frontières de sa patrie montagnarde que Johann Melchior Wyrsch devait rencontrer ses plus grands succès. Les deux autres éminents portraitistes suisses du XVIIIe siècle, Jean-Étienne Liotard et Anton Graff, ont également bâti leur renommée à l’étranger, de l’Angleterre à Constantinople pour le premier, et dans les cours de Prusse et de Saxe pour le second… Wyrsch n’est pas allé aussi loin pour tenter sa chance : on le retrouve en 1768 à Besançon, cité française depuis moins d’un siècle, et alors en pleine expansion. Il y peindra ses plus beaux portraits, dont les modèles portent les noms des grandes familles de la Franche-Comté. Le plus spectaculaire d’entre eux met en scène La Famille de Mollans dans leur salon de leur hôtel de Besançon en 1773. Cette allégorie d’un bonheur familial, adjugée 90 000 € (un record pour son auteur) par la maison Rouillac à Cheverny, lors de sa 21e Garden Party le 7 juin 2009, représente onze membres du clan : le comte et la comtesse d’Amédor de Mollans, entourés de leurs six enfants, d’une belle-fille, d’un gendre et d’un bébé.

Mais le succès de Wyrsch à Besançon repose surtout sur la production impressionnante de portraits en buste, de dimensions plus restreintes, qu’il livra à la bonne société bisontine. En particulier ces très nombreuses représentations de couples d’aristocrates et de bourgeois, qui resurgissent régulièrement sur le marché de l’art. Parmi elles, citons la paire de tableaux montrant Nicolas François Rougnon (1727-1799), professeur de médecine à l’université de Besançon et Françoise Bernardine Gresset (1732-1815), son épouse. Réalisé vers 1782-1784, ce duo a été vendu 9 360 € par Millon à Drouot, le 26 avril 2024.

Wyrsch, de la gloire au drame

Beaucoup d’officiers du roi – nombreux dans cette ville dominée par la forteresse de Vauban – défileront aussi devant le peintre suisse, revêtus de leur plus bel uniforme. Ainsi le jeune Hippolyte, Chevalier de Fraisans (1784), qui nous toisait pour 8 680 €, son tricorne crânement basculé, à Montbazon le 19 juin 2022, à l’occasion de la 34e Garden party organisée par Rouillac. Mais l’excellence de ses talents de portraitiste ne fut pas le seul facteur de célébrité pour Wyrsch en Franche-Comté : en février 1773, il ouvre, en association avec son ami le sculpteur Luc Breton, une école gratuite de peinture et de sculpture. Le Suisse y enseignera jusqu’en 1784, année où il décide de retourner dans son pays natal, au grand regret des édiles de Besançon. Il s’établit à Lucerne, où il dirigera une autre école de peinture, jusqu’à ce qu’une cécité totale mette un terme à sa carrière en 1786. Wyrsch, désormais aveugle, se retire définitivement dans sa maison de Buochs. C’est là que, le 9 septembre 1798, il connaîtra une fin des plus tragiques, tué à bout portant par un soldat français, alors que l’armée du Directoire envahit les cantons du centre de la Suisse…
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