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La Bohème du XXe siècle

Dimanche 12 avril 2026

par Marie Vassilieff

Mémoires inédits d'une icône de la Bohème de Montparnasse de l’entre-deux-guerres

Est présenté pour la première fois à la vente le tapuscrit des mémoires de Marie Vassilieff titré La Bohème du XXe siècle.
Seuls sont connus à ce jour deux autres tapuscrits. L’un conservé dans le fonds Jean Cocteau, Claudine Chonez "La Bohème du XXe siècle : mémoires de Marie Vassilieff", 225 feuillets texte dactylographié avec mention autographe, bibliothèque historique de la Ville de Paris. L’autre conservé par les descendants de la première femme de M. Roblès, amie de l’artiste, et publié en 2018 : Vassilieff, tapuscrit de Marie Vassilieff introduit et annoté par Anne Egger. Paris, Editions Paradox. Mais de ce second tapuscrit manquent des dizaines de feuillets.

Marie Vassilieff (1884-1957) ne fut pas seulement cette "faiseuse de masques" et de poupées effigies dont le talent subjugua le Paris de l'entre-deux-guerres. Elle fut le témoin oculaire, espiègle et souvent précaire, de la vitalité de l'art moderne d’avant-garde. Ses mémoires, intitulés "La Bohème du XXe siècle", constituent un témoignage resté dans l’ombre, une "Arlésienne" éditoriale dont l’histoire, faite de disparitions et de rendez-vous manqués, est aussi romanesque que son contenu.

Une écriture du "premier jet"

Artiste protéiforme, Vassilieff écrivait comme elle créait : avec une invention plastique perpétuelle, métamorphosant "les rebuts en rubis". Ses mémoires ne sont pas l’œuvre d’une écrivaine accomplie, mais plutôt une création de premier jet, parfois bridée par des impératifs commerciaux. Dans un article paru en 1929, elle n’hésitait pas à présenter la première version de ses mémoires comme un livre en trois chapitres provocateurs : la perte de la virginité, la découverte de la maternité et l’accession à la célébrité. Cette franchise absolue, teintée d'émois de femme et servie par une langue russe traduite au plus près du tempérament de l'auteure, donne au texte une saveur d'authenticité brute, loin des lissages académiques.

Des mémoires jamais publiés de son vivant

L’histoire de ces mémoires est celle d’une lutte acharnée pour la reconnaissance. De 1929 à 1953, Marie Vassilieff n’aura de cesse de chercher un éditeur capable de porter sa voix.

En 1929, Marie Vassilieff semble avoir achevé une première version de ses mémoires. Dans une lettre écrite au docteur Germain en 1931, elle mentionne un manuscrit dans un état "impossible à éditer", nécessitant encore un an de travail pour atteindre la perfection. Pour financer ce projet et payer son dactylo, elle vend ses créations artistiques (notamment ses "vierges miraculeuses"). Le 1er janvier 1932 sous le titre Souvenirs de Marie Vassilieff, faiseuse de masques, Marius Richard du journal La Liberté, publie des bonnes feuilles de ses mémoires notamment sur Amedeo Modigliani et Blaise Cendrars.

Ne maîtrisant pas parfaitement la langue française, Marie Vassilieff s’appuie sur des gens de plume pour la seconder dans son travail d’écriture tels que Claudine Chonez (1906-1995) journaliste écrivaine poétesse et sculptrice, et Jean Gacon (1903-1983) poète directeur des Cahiers du Lunain.

À la fin des années 1930, elle complète ses mémoires et produit une seconde version. Elle fait alors appel à Denyse Clairouin, traductrice et agent littéraire (décédée en déportation en 1945) à Paris, qui envoie une copie des mémoires aux grandes maisons d’édition de l’époque en France (Gallimard, Albin Michel), en Angleterre et en Amérique. « Chacun d’eux a bien voulu dire qu’il trouvait un grand intérêt à votre manuscrit, mais aucun d’eux n’a pu se décider à le publier » lui répond t-elle.

Le 10 août 1945, Suzanne Hotimsky, qui gère la succession de Denyse Derouin écrit à Marie Vassilieff : « Il me semble que pour donner à un éditeur l’envie de publier des mémoires, il faut que ceux-ci soient déjà anciens et que des mémoires contemporains ont contre eux d’être contemporains, malgré tout l’intérêt qu’ils peuvent présenter. D’autre part, vous savez peut-être combien les éditeurs sont embarrassés actuellement par la question du papier, ce qui a pour résultat de ne leur laisser publier que des choses ultracommerciales… »

De retour à Paris en 1946, elle tente de convaincre Jean Cocteau de préfacer ses mémoires, concevant plusieurs projets de couverture figurant Cocteau tel un aigle à deux têtes. Vers 1953, elle écrit à Géo Charles « j’ai besoin de ton conseil au sujet de mes mémoires que je pourrai peut-être éditer en Amérique car à Paris j’ai eu malchance, les mémoires que j’ai confiés à Jean Cocteau pour faire la préface sont disparu. L’autre manuscrit avec les dessins et les photos confier à Damasse [Jacques Damase, éditeur] sont aussi disparu. Venu des États-Unis, M. Frederick Wight professeur de l’art et directeur des Galleries Université de Californie Los Angeles qui est un écrivain et peintre en même temps qui m’a proposé d’éditer mes mémoires par son éditeur, il m’a laissé un acompte… » Ce projet d’édition restera finalement lettre morte.

La quête de reconnaissance d’une femme artiste et le combat d’une mère célibataire « étrangère »

À travers une plume instinctive, Marie Vassilieff déroule dans ses mémoires les épisodes heureux et tragiques d’une vie dévouée à l’art. Elle nous ouvre notamment les portes des ateliers et des cafés de Montparnasse, faisant revivre avec une chaleur singulière les figures tutélaires qu’elle a côtoyées telles que Matisse son maître, avec qui elle partageait des secrets de cuisine ; Pablo Picasso fréquenté aux côtés de sa maîtresse Pâquerette ; ou encore le "pauvre" Erik Satie, qu’elle accueillit avec dévouement après son emprisonnement. Une place prépondérante est accordée à Amedeo Modigliani. Marie, qui l’a connu "plus que tous les autres" autour du restaurant de Rosalie, livre un témoignage poignant sur la "vie douloureuse" de ce peintre vagabond.

Les thèmes récurrents des mémoires sont la précarité financière d’une femme artiste marquée par la crise de 1929, le combat quotidien d’une mère célibataire pour élever son fils Pierre, le désir profond d’obtenir la nationalité française et l’expression de sa foi : « Étrangère suspecte en pays français on m’avait dénié tout droit à la justice commune. Je décidai donc, maintenant que j’avais commencé à assurer ma vie matérielle et celle de mon fils, à faire tous les efforts possibles pour obtenir une situation régulière en France. Déjà autrefois j’avais su ce qu’il en coûtait de n’être pas comme les autres. Comme les difficultés de la vie s’aggravaient par la présence d’un enfant dont il me fallait m’occuper constamment au milieu de mon travail, j’avais fait en 1923 des démarches pour placer mon petit Pierrot à l’Orphelinat des arts. (…) J’ai vécu onze ans de souffrances, en tant que peintre et sculpteur, pour arriver à élever mon fils, pour l’inscrire dans un collège d’enfants français distingués (…) Je me suis appuyée sur l’épaule de mon petit français, il passera son premier examen au moment de la parution de mes mémoires. Et comme cet enfant est doué, j’espère qu’il obtiendra une bourse et pourra suivre une instruction supérieure. Sa pauvre maman de douleurs pourra reposer ses mains, son esprit tourmenté par les problèmes d’une vie si mal organisée, surtout pour les femmes. J’espère aussi que ces êtres sans droit social chargées d’élever des enfants de pères sans âme, sans cœur (décorés parfois de la légion d’honneur) inspireront enfin une autre vie à l’homme nouveau qui se prétend moderne… »

Marie Vassilieff conclut son récit par ces mots touchants : « Maintenant j’ai fini mon ouvrage. Je n’ai plus rien à vous dire, mon cher public, vous le peuple, vous les artistes. J’ai fait ma confession et ma communion pour être absoute, pour être admise aussi parmi ceux qui savent encore lancer dans le monde des paroles de justice « À bas la guerre, vive la paix, vive la femme ». Qu’arrive enfin un temps nouveau pour cette femme perdue, femme prostituée, jouet de l’homme, cette de femme hors la loi et hors du droit, qui suit son chemin indéfiniment dans les rues tristes. »
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